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CRASH D'AIR-GLACIERS
Les témoins indiens du drame accusent
«Les sauveteurs ont mis quarante
minutes à intervenir, deux des nôtres auraient pu être sauvés»
Par Arnaud Bédat (texte) et Jean-Luc Barmaverain (photos)
4 octobre 2000
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Ils
s'appellent Rajiv Bhavsar, Jignesh Ajmera, Amit
Mehta et Hemant Bhavar. Ils sont les témoins du
drame mais aussi les proches ou les amis des disparus.
Ils témoignent. |
«Je
me souviens d'un hélicoptère en train de foncer sur nous.
Je me disais: «Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai.» Mais
il se rapprochait et on s'est touchés. J'ai fermé les yeux,
puis j'ai senti que j'étais éjectée. Je pensais que j'étais
morte quand j'ai entendu une voix: «Gommel, Gommel, tu es
vivante, ton fiancé aussi.» C'était la voix de mon père qui était
resté au sol...» Sur son lit de souffrances, dans une simple
chambre commune de l'hôpital de Sion, à côté
d'une vieille Valaisanne qui maugrée qu'une lampe la dérange,
Gommel Bhavsar, 23ans, tente de reprendre confiance en la vie.
Sa lumière à elle est dans ses yeux. Blessée à la hanche, une
côte cassée, la jeune femme sourit timidement. Elle est une
des miraculées du drame de Beuson, rescapée de l'accident d'hélicoptère
le plus grave qu'ait jamais connu le ciel helvétique. Une véritable
tragédie: deux appareils d'Air-Glaciers qui se télescopent
au-dessus d'un terrain de football, à
une hauteur située entre 15 et 30 mètres de hauteur - on ne
sait pas encore très bien. Une folle course dans le vide. Deux
carcasses qui volent en éclats et se disloquent en touchant
le sol. Un bruit infernal. Et un bilan non moins effrayant:
huit morts.
Ils s'appelaient Vijay Choudhary, Nalin Desai, Jagdish Gulati,
Santosh Jain, Janakkumar Kansara, Neelam Sharma et Amita Jain.
Six hommes et une femme, tous dans la quarantaine, tous de
religion hindoue. Des victimes dont personne n'a publié les
noms - Air-Glaciers se contentant de donner celui de la huitième
victime, son pilote décédé, Marc Schnider, 50 ans. Des morts
anonymes, venus de l'Inde lointaine, dont le destin s'est brisé dans
notre pays. L'un d'eux était le gérant d'un laboratoire Kodak
de photos express à Haridwar, la Porte des dieux, au bord du
Gange; les autres, des hommes d'affaires réunis sous le label
Aluminium, venaient de New Delhi, de Bombay, d'Ahmedabad et
de Kanpur. Deux groupes arrivés séparément en Europe pour visiter
des foires commerciales, en Allemagne ou en Hollande, qui s'étaient
ensuite retrouvés par hasard pour quelques heures en Suisse,
logeant tous au Chalet Royal de Veysonnaz, un hôtel trois étoiles
dont la terrasse panoramique offre un magnifique dégagement
sur les Alpes. Une clientèle choyée bénéficiant même en cuisine
des talents d'un chef indien. La veille du départ, un vol touristique
en hélicoptère était inscrit au programme. Ce devait être une
fête. Elle s'est transformée en drame. Les touristes indiens
sont morts sous les yeux d'une soixantaine de leurs compagnons
qui, sur le terrain de football, attendaient patiemment leur
tour pour s'envoler au-dessus des sommets.
«Tout ce qu'on lit
est faux»
On
sait la montagne cruelle. Elle a frappé une fois de plus
très durement. Fatalité? La culture indienne ne connaît pas
ce mot qu'on répète en Valais à chaque catastrophe. Une avalanche,
un glissement de terrain, la mort d'alpinistes, la disparition
de randonneurs, un crash d'hélico: c'est toujours ici la
faute à pas de chance. A chaque fois, le canton se serre
les coudes. Mais, cette fois, l'addition pourrait être plus
lourde.
Les yeux hagards, à l'intérieur du Royal, les rescapés indiens
témoins du drame tentent tant bien que mal de contenir leur
émotion avec beaucoup de dignité. Ils errent dans le lobby
et le restaurant, un peu perdus, comme ailleurs, choqués et
prostrés, entre la valse de psychologues qui les soutiennent,
les policiers qui viennent les interroger, les diplomates qui
s'activent à s'occuper de leur retour au pays et quelques journalistes,
parfois éconduits sans ménagement par le personnel de l'établissement. «Nous
sommes fâchés», disent-ils d'entrée quand on parvient à s'approcher
d'eux. Ils parlent posément, sans désir apparent de vengeance,
mais exposent une version des faits diamétralement opposée
aux premières constatations officielles. «Les sauveteurs ont
mis plus de quarante minutes
à intervenir! Ils n'osaient pas s'approcher des blessés de
peur que les hélicos explosent.»
Pour eux, la seule et unique raison du drame, c'est que le
pilote décédé de l'Alouette s'est trompé de trajectoire en
voulant se poser sur le même «parking» que le Bell Jet-Ranger.
«Contrairement à ce qui a été dit, l'Alouette n'avait pas le
soleil en face, précisent-ils encore. Tout ce qui est
écrit dans les journaux, c'est faux! Par exemple, le pilote
blessé, c'est nous qui l'avons sorti, coincé sous la carcasse,
dans les secondes suivant l'accident. Quand les secours sont
arrivés, ils nous ont éloignés sans ménagement. Ils ont emporté le
pilote avant de s'occuper de nos blessés. Pourtant, ils auraient
peut-être pu sauver deux de nos compatriotes dont le pouls
battait encore et qui sont morts.» Des propos très durs. Les
regards sont noirs. «Il ne faut pas dissimuler la vérité»,
assènent-ils, avant de porter cette dernière accusation non
moins grave: «Nous avons tous volés en hélico avant le crash,
se souviennent-ils, nos ceintures n'étaient pas attachées et
on ne nous a pas demandé de le faire.»
Dès le lendemain du drame, sentant peut-être le vent venir,
le président du gouvernement valaisan Jean-René Fournier prenait
les devants face à la presse réunie à l'aéroport de Sion en
déclarant: «Il m'importe de souligner maintenant déjà que,
cinq minutes après la collision des deux hélicoptères, une
première équipe d'intervention - il s'agissait du commandant
des pompiers de Nendaz avec ses hommes - était sur les lieux.
Dix minutes après le drame, une première équipe médicale et
de sauveteurs était à pied d'oeuvre.»
Scènes de panique
L'implacable
mathématique des chiffres communiqués par Vincent Favre,
de l'Organisation cantonale valaisanne des secours (OCVS),
le confirme en partie, sans préciser toutefois qui a fait
quoi, comment et surtout quand. Résumons: le drame a eu lieu à 16
h 27. L'appel de secours est passé à 16 h 34 depuis la buvette
du terrain de football. Le premier hélico, piloté
par Jo Pouget, se pose sept minutes plus tard, à 16 h 41, alors
même que les pompiers de Nendaz arrivent sur le terrain de
football. A 16 h 44, cinq médecins du SMUR, héliportés, sont à leur
tour sur place. Nous sommes à ce moment précis dix-huit minutes
très exactement après le crash: durant ce temps, interminablement
long aux yeux de personnes qui attendent, les touristes rescapés
se sont rués vers les carcasses, ont sorti les blessés. On
parle de scènes de panique, de cris, d'agitation. A 16 h 51,
les ambulances parviennent sur les lieux. Elles embarquent
les blessés et repartent à 17 h 16 et à 17 h 20, soit quarante-sept
minutes après la collision des deux hélicoptères.
Pièces à conviction
En
fait, dans cette polémique, tout le monde semble un peu
jouer avec les mots et les minutes. Les ambulances ont
bien quitté les lieux plus de quarante-cinq minutes après
la tragédie, ce qui expliquerait les propos des Indiens,
et les cinq premiers médecins sont bien sortis de l'hélico
dix-huit minutes après le crash, ce qui est un temps d'intervention
tout à fait convenable.
Restent les questions de base: les médecins sont-ils intervenus
dès leur arrivée sur les lieux ou ont-ils attendu qu'il n'y
ait plus de risques d'explosion? Se sont-ils oui ou non occupés
en priorité du pilote blessé? Est-il vrai que deux touristes
ne sont pas morts sur le coup et auraient peut-être pu être
sauvés? Enfin, les victimes autant que les rescapés portaient-ils
des ceintures de sécurité?
A partir de là, les versions divergent. Des pièces à conviction
- principalement des vidéos et des photographies prises par
les témoins lors du drame - ont rejoint Bombay le lendemain
du crash déjà, sans que la police valaisanne ait pu dupliquer
la totalité de ce matériel ou même en avoir connaissance. Que
montrent-elles? Un long feuilleton judiciaire peut commencer. |